Le chemin synodal vers une Eglise nationale allemande (7) : la Lettre de François

07 Décembre, 2019
Provenance: fsspx.news

La Conférence épiscopale allemande (DBK) et le Comité central des catholiques allemands (ZdK) ont commencé un « chemin synodal » le dimanche 1er décembre 2019. Les articles précédents ont montré l’intention révolutionnaire qui anime la DBK épaulée par le ZdK. A Rome, cette situation a semé l’inquiétude. C’est dans ce contexte que le pape François est intervenu le 29 juin 2019. 

Le pape François a rédigé une Lettre au Peuple de Dieu pèlerin en Allemagne, dont le texte original est… en espagnol. La raison en est que le pape n’est pas passé par les canaux habituels : la Secrétairerie d’Etat n’a appris l’existence de cette lettre qu’au moment de sa publication. 

Une nouveauté dans le sillage de Vatican II 

L’expression « Eglise synodale » est une nouveauté. Pour la comprendre, il est nécessaire d’examiner ce qu’est la nouvelle ecclésiologie, ou théologie de l’Eglise, selon le concile Vatican II et telle que le pape Jean-Paul II l’a explicitée. 

Avant le Concile 

L’ecclésiologie classique s’enracine en particulier dans la controverse avec les protestants. Contre l’Eglise invisible des justes (Luther) ou des prédestinés (Calvin), saint Robert Bellarmin rappelle la dimension de l’Eglise comme société visible, constituée par les trois liens de la foi, des sacrements et de la soumission au pape. Il souligne un aspect intérieur, pour ceux qui sont en état de grâce, qu’il compare à l’âme par opposition au corps, aspect extérieur et visible. 

Lors du concile Vatican I (1870), un schéma sur l’Eglise avait été préparé qui ne put aboutir du fait de la guerre faite aux Etats de l’Eglise. Son contenu est suggestif : 1) L’Eglise est le Corps Mystique du Christ ; 2) L’Eglise est une société vraie, parfaite, spirituelle, et surnaturelle ; 3) L’Eglise est une société visible. La doctrine de l’Eglise-société était donc communément admise. La notion de Corps mystique, éminemment traditionnelle, apparaissait également comme particulièrement apte à décrire le mystère de l’Eglise. 

La période qui suivit permit le développement de la doctrine du Corps mystique. Le pape Léon XIII l’utilise dans son encyclique Satis cognitum (1896). L’encyclique Mystici corporis de Pie XII (1943) veut magnifier la « grandeur exceptionnelle de cette doctrine » et la nécessité de l’approfondir. Cependant le courant progressiste cherche à sortir des schémas traditionnels et à promouvoir un changement de doctrine, ce qui requiert l’élaboration de nouvelles expressions. 

Les progressistes estiment que l’Eglise-société et l’Eglise-Corps du Christ correspondent aux besoins d’une époque dépassée. Le « rétrécissement ecclésiologique des XVIIe et XVIIIe siècles »1 méconnaîtrait le rôle du Saint-Esprit, provoquerait une inflation de la fonction hiérarchique et entraînerait une cléricalisation. En un mot, le peuple serait devenu passif tandis que l’agir de l’Eglise reposerait exclusivement et de façon indue sur le clergé. 

C’est dans cette perspective qu’apparut dans les années 40 l’expression « Peuple de Dieu ». Elle est certes fondée dans la Sainte Ecriture et dans l’usage qu’en font les Pères de l’Eglise et la liturgie. Mais alors que l’encyclique de Pie XII n’en fait aucune mention, le terme se développe et connaît un vif succès du fait qu’il paraît être en symbiose avec son époque, marquée par la démocratie et le marxisme. 

D’autres pistes sont explorées pour dépasser les « graves inconvénients des traités classiques : celui de réduire l’Eglise à sa hiérarchie, celui de surévaluer les structures et d’écraser les chrétiens en tant que “sujets”, celui de sacraliser l’institution et son immobilisme ».2 Ainsi, l’extension du concept de sacrement pour exprimer dans l’Eglise le rapport du visible et de l’invisible. Ou le concept de communion qui offre des possibilités pour fonder le dialogue œcuménique. Tel est l’objectif du livre Mission et unité. Les exigences de la communion du Père Le Guillou (1960) : « Une étude de l’ecclésiologie de communion, commune à l’Orient et à l’Occident avant le schisme, nous permettra (…) de dégager les principes d’une ecclésiologie catholique au service de l’œcuménisme ». 

Au Concile 

Les Pères du Concile rejetèrent la plupart des schémas préparés par la curie. Dans la nouvelle constitution Lumen Gentium (LG) sur l’Eglise, la notion de Corps mystique n’est pas purement et simplement éliminée, mais le Peuple de Dieu va devenir la clef de voûte d’une réédification ecclésiologique : la notion revient trente-trois fois dans le texte et se retrouve dans onze des seize documents promulgués à Vatican II. 

Les novateurs y trouvent de nombreux avantages : continuité avec le peuple d’Israël – d’où les nouveautés contenues dans le décret Nostra ætate sur les relations avec les religions non chrétiennes – ; adaptation à la mentalité moderne d’un peuple qui se veut désormais adulte et majeur ; description d’un peuple « en marche vers le salut » ; dépassement de la distinction entre clergé et laïcat ; développement du sacerdoce des fidèles car c’est le peuple qui est sacerdotal ; valorisation du laïcat ; explicitation des divers liens entre les hommes et l’Eglise qui permet un œcuménisme nouveau. 

« L’introduction de la notion de Peuple de Dieu au centre de l’ecclésiologie rénovée du IIe Concile du Vatican est un fait en quelque sorte révolutionnaire », se réjouit un auteur.3 En comparaison, la notion de communion n’apparaît que dans Lumen gentium, dans Unitatis redintegratio – décret sur l’œcuménisme – et dans la constitution pastorale Gaudium et spes. Elle permet de forger une nouvelle expression, non traditionnelle : celle de communion hiérarchique, qui apparaît deux fois dans LG. 

Après le Concile 

La notion de Peuple de Dieu semblait donc s’imposer comme la clef de voûte de la nouvelle ecclésiologie, mais son développement en fut laborieux. La doctrine conciliaire est composite, et certains, comme le cardinal Godfried Danneels, primat de Belgique, regrettaient que le concept de Peuple de Dieu soit « défini de façon idéologique »4. Les théologiens se tournèrent alors vers la notion de communion. Ce fut le tournant du Synode de 1985 qui affirma que « l’ecclésiologie de communion est le concept central et fondamental dans les documents du Concile ». Le Synode convoqué pour les vingt ans de la clôture de Vatican II entreprit d’expliquer en quoi consistait cette communion. 

La réinterprétation ecclésiologique du Synode de 1985 ouvre une “nouvelle période postconciliaire”. En effet, à la veille de cette importante réunion, la Commission Théologique Internationale (CTI) avait produit un long document sur l’ecclésiologie dans le but se reprendre la main sur les interprétations les plus extrêmes.  Alors que les notions de Peuple de Dieu et d’Eglise-sacrement y sont très largement développées, la communion n’y apparaît pour ainsi dire pas. Elle est cependant redéfinie. 

Le père Benoît-Dominique de La Soujeole l’explique : « L’ecclésiologie de communion, telle qu’elle se présente aujourd’hui, assume une tradition ancienne et solide. Mais elle porte avec elle une exigence nouvelle, d’ordre moral, dont la tradition n’avait pas pris conscience – les exigences de la liberté en tant qu’autodétermination – et cela devrait emporter des conséquences jusque-là insoupçonnées dans la vie ecclésiale. L’accent mis de nos jours sur la synodalité à tous les niveaux de la vie de l’Eglise, requête qui exprime la nécessaire participation de tous les membres à la vie de tout le corps, ne saurait s’interpréter comme un des fruits du retour à l’ecclésiologie plus traditionnelle et proche des débuts du christianisme ; c’est une nouveauté de l’époque contemporaine qui oblige à repenser en profondeur la vie ecclésiale et qui lui donnera un visage jusque-là en grande partie inconnu. Par cet aspect, Vatican II n’est pas un point d’arrivée mais un point de départ, et il nous paraît clair que la réflexion à ce sujet n’en est qu’à ses débuts. » 5 Trente ans plus tard, la réflexion a mûri. 

La synodalité selon François 

Dans sont texte de présentation de la pensée du pape, la CTI écrivait en 2018 : « l’apparition d’un nouveau climat dans les relations œcuméniques avec les autres Eglises et communautés ecclésiales, et un discernement plus attentif des requêtes avancées par la conscience moderne en termes de participation de tous les citoyens à la gestion des affaires publiques, poussent à une nouvelle et plus profonde expérience et présentation du mystère de l’Eglise dans sa dimension synodale intrinsèque ». 

François insiste sur la synodalité à tous les niveaux qu’il ramène à trois : les églises particulières ; les provinces et les régions ecclésiastiques ; l’Eglise universelle. Le pape détaille les « organismes de communion » qui permettent à chaque niveau de réaliser l’Eglise « synodale » : ce sont pour beaucoup des créations récentes comme le Conseil pastoral, les Conférences épiscopales ou le Synode des évêques. Cette multiplication entraîne une profusion de consultations, d’échanges, de rapports, de séances. Le but est d’arriver à un consensus, ramené de façon indue au sensus Ecclesiae

Cette dynamique entraîne également une culture du vote. Certes, la détermination par le vote a existé de tout temps dans l’Eglise, qu’il s’agisse d’élire le pape, de se prononcer lors des conciles généraux ou particuliers, ou de choisir les supérieurs dans les ordres et les instituts religieux. Mais cela restait limité. Le vote est aujourd’hui devenu l’instrument de communion. Qu’il soit consultatif ou délibératif, le vote est constitutif des mœurs synodales, dont il est un passage obligé. Même si l’on s’en défend, la communion entraîne lentement mais sûrement une démocratisation profonde des institutions ecclésiales. 

Le père de La Soujeole disait fort justement, dès 1998 : « Si l’on veut faire plein droit à la nature sociale de la communion ecclésiale, on ne peut se refuser à considérer la revendication actuelle de démocratie dans la vie de l’Eglise. (…) Parmi les évolutions vérifiées comme positives, l’idéal démocratique bien compris peut aider à mieux comprendre – et par là à mieux vivre – les exigences de la communion théologale en fait de participation, de responsabilité, de dialogue ». 

  • 1. Jan Grooters, « Peuple de Dieu » in Catholicisme, t. XI, Letouzey et Ané, Paris, 1988.
  • 2. J. Grooters, « Peuple de Dieu » in Catholicisme, t. XI, col. 107, Letouzey et Ané, Paris, 1988.
  • 3. J. Grooters, « Peuple de Dieu » in Catholicisme, t. XI, col. 119, Letouzey et Ané, Paris, 1988.
  • 4. Rapport introductif au deuxième Synode extraordinaire pour le XXe anniversaire du concile, 1

Le chemin synodal 

Le pape définit la synodalité par son étymologie : marcher ensemble – il parle d’Eglise pèlerine. Il use également de l’expression de « chemin synodal », ce qui explique le choix de ce terme par le cardinal Marx et la DBK pour mener leur entreprise. En bonne théologie, il faudrait dire que l’unité entre les catholiques se fait par la foi et la charité dans la grâce du Christ. La vérité divine est transmise par la hiérarchie qui reçoit les pouvoirs du Christ pour la répandre dans tout le corps de l’Eglise. 

L’expression synodale quant à elle voudrait voir surgir la vérité de tout le Peuple de Dieu, sujet du sensus fidei, et se manifester comme une communion secrétée par toute l’Eglise. Le pape rappelle d’ailleurs qu’il n’est pas au-dessus de l’Eglise, mais dans l’Eglise. Certes, l’union des fidèles au Christ et entre eux est mystérieuse, mais le chemin pris par la synodalité la fait de plus en plus ressembler à la démocratie hypostasiée, autrement dit à une fausse identification des principes de la démocratie moderne avec l’Eglise. 

Dans la Lettre de François au Peuple de Dieu pèlerin en Allemagne, se trouve un double message. Le premier est explicite. Il concerne les difficultés propres à l’Allemagne et la tentation de penser que l’on peut résoudre les problèmes par un changement ou une amélioration de l’organisation. Ce serait l’illusion du « paradigme technocratique », dénoncée dans l’encyclique Laudato si’. La réponse est la synodalité, que le pape lie au sensus Ecclesiae et à l’évangélisation. 

Le second message est implicite. Le « chemin synodal » est une voie de devenir : « Ce que cela signifie concrètement et comment cela va se développer est sûrement encore à l’étude ». C’est une manière discrète de soutenir la Conférence épiscopale allemande. Le pape en effet ne peut ignorer la teneur des déclarations du ZdK, et le but affiché de mener un synode avec une majorité de laïcs pour prendre des décisions qui soient « contraignantes ». 

Ce genre de synode est ignoré du droit canonique actuel. Certes, de telles expériences ont déjà été tentées en Hollande et, dans une moindre mesure, à Wurtzbourg. Mais Rome semblait avoir réussi à juguler ces expériences. La CTI en 2017, et François lui-même en 2018, avaient rappelé les cadres institutionnels du synode, mais ces cadres sont ici dépassés. Dans sa lettre du 29 juin 2019, François n’en dit mot et encourage les Allemands en citant le père Congar, à l’origine de la "théologie  laïcale", pourtant condamnée par Pie XII : « Les questions présentes, ainsi que les réponses que nous demandons, exigent, pour aboutir à un aggiornamento sain, “une longue fermentation de la vie et la collaboration d’un peuple entier pendant des années”6 ». 

Conclusion 

 

Il existe manifestement une complicité entre le pape et le cardinal Marx, qui se trouve être l’un de ses principaux conseillers, membre du C6, le groupe de cardinaux chargé de la réforme de la curie. Loin de s’inquiéter de l’orage qui menace au-delà des Alpes, François encourage le vent de réformes, tout en prenant garde de pointer quelques dangers. Le chemin synodal est une véritable opportunité de réaliser, dans une expérience vécue, le grand principe de la synodalité. 

Dans l’un de ses discours, le pape François a utilisé l’image de la pyramide inversée pour expliquer la place de l’autorité dans l’Eglise. D’où il faut conclure que l’Eglise synodale est une Eglise qui marche sur la tête… 

  • 6. Yves Congar, Véritable et fausse réforme dans l’Eglise, 259.